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AURÉLIE GRAVAS

Jouet destiné à tourner sur lui-même le plus longtemps possible, en équilibre sur sa pointe

 

 

 
 

 21/09 - 17/11/2013

 

‘Sprang’: Preview-concert ERIC THIELEMANS
Thursday, October 17, 8pm

 

Le 21 septembre s'est ouvert la deuxième exposition dans l'espace EVA STEYNEN.DEVIATION(S) avec de nouvelles oeuvres d'Aurélie Gravas. Dans ses grandes peintures figuratives, cette bruxelloise française procède à une recherche sur l'acte de peindre en lui-même. Au coeur de cette recherche, se retrouve la chimie qui opère dans l'espace figuratif entre la matière, la texture et la surface. Des éléments du canon classique forment le terreau nourricier, mais l'image finale n'est jamais préméditée. A partir de la figure de base se développe le processus de transformation par superposition des couches, qui tour à tour complètent ou effacent les précédentes. Les couches d'huile diluée, presque transparente rendent l'histoire de la toile palpable. Comme chaque touche reste visible, la surface semble ne jamais parvenir à un état stable. Les grandes taches colorées et vibrantes associées aux grands formats renforcent la mobilité du regard.

“Jouet destiné à tourner sur lui-même le plus longtemps possible, en équilibre sur sa pointe” réfère au maintien de l'équilibre visuel d'une peinture et plus précisément la tension de l'ultime point de bascule.

 

AURÉLIE GRAVAS (1977) vit et travaille depuis 2004 à Bruxelles, et son talent a été reconnu rapidement. Elle a étudié les beaux arts à Marseille et Bologne et expose depuis 2004 en Belgique et à Paris. Elle participe depuis 2010 au collectif « The After Lucy Experiment ». Elle a exposé en solo en 2012 dans la galerie du Botanique à Bruxelles, et a constitué cette année l'exposition d'ouverture de la galerie suisse et bruxelloise Heinzer Reszler.

Son travail a été sélectionné pour le prix Arts Libre et pour l'exposition de groupe Gunshot de la galerie Marion Decannière à Anvers. et plus récemment pour le prix Art'Contest 2013.

http://aureliegravas.com/

 

 

Inspirée par une des peintures d'Aurélie Gravas, Eva Steynen à invité le jeudi 17 octobre, le musicien et compositeur Eric Thielemans, chercheur acharné dans le domaine des percussions, présentera un concert en avant-première de son nouvel opus « Sprang »

 

Au cours du finissage du 17 novembre sera présentée une édition limitée à 25 exemplaires qui comprendra un portfolio de l'exposition et un texte issu de la collaboration entre Aurélie Gravas et Eva Steynen.

 

Chemistry, 160 x 200cm, 2012

 

Eva Steynen : Qu’est-ce-qu’un sujet pour toi en peinture?

 

Aurélie Gravas : Un sujet, c’est ce qui me permet de voir où est la peinture. Je me suis toujours demandée ce que je regardais dans un tableau en tant que spectateur.

Je regarde une peinture figurative comme une peinture abstraite. La figuration est une abstraction. La pipe de Magritte dit qu’il y a autre chose à voir.

Les tableaux de Morandi ne disent rien, on est dans une expérience physique, de la perception. On fait des chemins entre voir des pots et voir des matières colorées et composées.

Pour moi, le sujet n’est pas une bonne idée en soit, c’est dans le traitement de la peinture qu’il y a à réfléchir.

Je n’ai aucune bonne idée de sujets en amont du travail. Je ne peux pas savoir si ce sont de bons sujets tant que je ne suis pas avec eux dans la peinture. C’est là qu’ils s’avèrent porteurs de possibilités perceptives: des contenants; comme les mots sont des contenants de sens, les sujets pour les peintures le sont aussi. C’est l’assemblage (en peinture l’assemblage c’est la couleur, la matière, la composition, les superpositions) qui donne un sens au propos.

La forme poétique est une possibilité pour dire.

S’il y a des références à l’Histoire de l’art dans mes choix de sujets, et essentiellement à l’Histoire de la peinture, c’est pour être du côté du corps de ces oeuvres, et quitter l’image.

Le sujet pour moi n’est pas un communicant, un message, mais un point de départ à quelque chose d’innommable.

 

E.S. : Dans le processus d’une peinture, est-ce-que le sujet reste un objet d’étude ou est-ce-qu’il devient un médiateur dans la recherche de peinture?

 

A.G. : Le sujet choisi a de l’importance parce qu’il guide la manière de traiter la peinture. Je ne me détache jamais totalement du sujet même si je l’oublie par moment. Si le sujet bloque la peinture, je l’élimine, et c’est dans le processus de peindre que j’en trouve un autre, visuellement beaucoup plus efficace.

 

To Paint, 160 x 200cm, 2013

 

E.S. : Qu’est-ce qui vient d’abord? L’acte de peinture ou la matière?

 

A.G. : L’acte de peinture, je ne sais pas ce que ça veut dire. Il n’y a pas de peinture sans sujet, sans propos ni sans matière. Ce qui vient d’abord, c’est le dessin. Je choisis le dessin qui m’intéressera assez pour que le temps de peinture soit légitime. Pour qu’il n’ y ait pas d’ennui, qu’il y ait toute la place pour faire “grandir” et faire “basculer” le dessin vers la peinture. Souvent, je me rends compte que les sujets sont des étrangers, des formes que je ne maîtrise pas et qui m’étonnent. Je les reconnais mais elles sont autres. Il arrive parfois qu’on prononce un mot en le vidant de son sens, et on découvre le son seul du mot: il devient étrange. C’est de cette façon que je m’intéresse à la figuration. On reconnait le réel, mais à le scruter, on ne le connait plus et on rencontre autre chose, une chose à la fois familière et nouvelle.

 

E.S. : La forme vient-elle avant la matière?

 

A.G. : La matière crée un espace, un environnement pour acceuillir la forme. Il y a des différences de traitement entre les fonds et les formes, pour rendre les fonds “objets” autant que les formes elles-mêmes. Je n’ai pas d’intentions différentes quand je fais une surface colorée, une figure ou un objet. Il faut que le détail (le sujet figuratif ou formel), ramène au tout, qu’il n’y ait pas d’abandon d’une partie de la toile. Tout est important, tout compte.

 

 

(c) Thierry Jorissen

 

 

E.S. : Dans tes compositions tu diriges le regard du spectateur vers des points précis, de manière à ce que l’oeil glisse plus fluidement sur la toile, que le regard balbutie.

C’est à l’opposé de la peinture classique qui cherchait une harmonie donnant un point de repos à l’oeil du spectateur.

Le but est-il que le spectateur regarde plus loin que la première surface?

 

A.G. : Je suis la première spectatrice de ce qui est en train de s’accomplir sur les tableaux.

Dans mon regard, il est important de buter sur des détails pour voir mieux l’ensemble. La seule partie que je regarde entraîne la sensation de l’existence de tout. Et si le détail est anecdotique c’est encore mieux. J’aime bien que le spectateur regarde un brin d’herbe, une fleur, un rond, un morceau de surface peinte à l’intérieur du tableau, qu’il y ait un mouvement du regard et du corps sur des éléménts de statuts différents, qu’il y ait à voir. Je fais des tableaux dont j’ai envie de m’approcher: que tout ne se donne pas au premier regard et à la même place. J’aime beaucoup ton expression: “le regard balbutie”. C’est le fait que le français ne soit pas ta langue maternelle qui t’as permis de trouver cette super formule?

Faire de la peinture figurative, c’est pareil. Je ne choisis pas le sujet que je connais, mais celui que je ne connais pas.

 

E.S. : Est-ce-qu’une composition est déjà plus au moins mise en place à partir du début ou est-ce qu’elle se crée pendant le processus de peindre?

 

A.G. : Ça dépend. Il y a des tableaux faciles. Légers. D’autres sont plus complexes dans leur construction. Dans certains, il y a des beaux détails que je dois abandonner parce qu’il ne fonctionnent pas dans l’ensemble. Là, je transforme la mise en place première. Il arrive aussi de trouver une forme très simple qui bouleverse le projet initial et qui en propose un autre beaucoup plus intéressant.

Je sais que je n’aurais pas pu trouver certaines évidences, certains sujets (inimaginables), sans avoir cherché dans le médium.

 

 

 

E.S. : Tu dis que la peinture est un langage qui doit s’étudier.

 

A.G. : J’ai l’impression en peignant d’apprendre à voir. La question de la composition, de la couleur, de la matière et aussi du sujet, est toujours très vive. Le langage en peinture n’est pas référencé dans un dictionnaire des gestes et solutions picturales. Chaque tableau a ses solutions. Comme la simple représentation d’un sujet ne m’intéresse pas, je suis dans un décorticage des formes, une réflexion sur la perception de l’espace et du plan, une brutalité de l’objet ou de la figure, un corps du médium peinture.

Je sépare les regards à l’intérieur d’une même image. J’isole pour mieux donner à voir. Et pour donner à voir plus longtemps.

 

E.S. : Ton langage à l’air d’être facile à première vue. Il invite le spectateur vers des éléments qu’il (re)connaît.

 

A.G. : J’ai le souci de vouloir voir.

 

E.S. : Au contraire, avec les peintres abstraits, chaque élément de la réalité visuelle est volontairement évité.

 

A.G. : La référence à la réalité est un point de départ. Moi, je ne sais rien faire sans elle.

 

E.S. : Comment voudrais-tu que le spectateur lise tes peintures?

 

A.G. : Que son regard balbutie…qu’il bégaie….

 

E.S. : Comme si le spectateur regardait pour la première fois? Qu’il apprenne à regarder avec toi?

 

A.G. : Je ne peux pas présumer du regard du spectateur.

 

Je sais ce qui m’arrive à moi devant la peinture, et je crée des évènements perceptifs dans la peinture que je fais.

 

Dans un roman de Martin Amis qui s’appelle «L’information», un passage m’a frappé: le narrateur parle d’une allumette. Il a beau connaître les raisons chimiques à l’apparition de la flamme quand il gratte le frottoir, il reste à chaque fois sans voix, comme en arrêt intellectuel et sensitif sur ce phénomène simple.

 

Ce type de rapport à la réalité m’intéresse. La couche de savoir évidente et obligatoire qu’on acquiert durant sa vie se met sur celle de la contemplation pantoise du monde, mais ne l’efface pas. Je trouve très intéressantes les contradictions liées à la perception, ce que le cerveau reconnaît en même temps que ce que l’œil voit. Une conscience aiguisée sur un premier regard, ça fait des étincelles.

 

 

 

Untitled, 31 x 21 cm, 2013

 

E.S. : Est-ce que c’est ce regard-là, qui demande à chaque fois, avec chaque nouvelle peinture, d’apprendre à nouveau à voir/regarder, et d’arriver à sentir ce qui vibre en dessous de la figuration des surfaces planes, qui est spécifique à la peinture?

Le moment où on arrive à voir la/ta peinture comme une peinture abstraite et qu’on découvre ce “il y a” qui apparaît dans la matière de la peinture avant qu’on ne voie le “quod” de la surface figurative?

 

A.G. : ”Ce regard-là” ne dépend pas de la matière utilisée, mais de ce qu’on donne à voir.

Ce n’est pas spécifique à la peinture, ce type d’émotions se trouve dans la littérature, dans la sculpture, dans le son, dans les formes les plus contemporaines de l’art. Il n’y a pas de médium privilégié pour ça!

Pour moi, la pratique de la peinture (qui m’est tombée dessus) est contraignante, brute, cultivée, vieille, historique, exigeante et vivante. C’est grâce à l’existence de toutes ses contraintes liées au médium, que je peux immiscer un regard; avoir devant moi un champ d’action, ténu et infini. Et m’amuser aussi.

Dans le regard, je ne sais pas ce qui vient en premier. La figure? La couleur? La matière? Le sujet? Pour moi tout apparaît en même temps et produit d’abord un silence. On n’est pas obligé de savoir définir tout de suite ce que l’on regarde.

Regarder et ne pas savoir, c’est un bon début.

 

Novembre 2013