Home

 

 

 

« ...parce qu’être ici, c’est beaucoup, et parce que tout,

ce qui est d’ici, semble-t-il, nous réclame,

ce périssant, qui étrangement nous concerne.

Nous, les plus périssants. Une fois, chaque chose, seulement une fois.

Une fois pas davantage. Et nous aussi, une fois. Jamais plus.

Mais cette fois une, l’avoir été, ne serait-ce qu’une seule fois:

avoir été terrestre, ne semble pas révocable. »*

 

 

Le choix de confier l’ouverture du nouvel espace d’exposition aux vidéos et performances de l’artiste Marie Julia Bollansée (1960) s’est fait en connaissance de cause, à l’embranchement d’un constat des choses et de leur possibilité d’un devenir proche. Plongée dans son oeuvre, un samedi après-midi, chez elle, à Westmalle, j’ai été submergée par son abondance d’être, comme femme et comme artiste.

 

Sur le chemin du retour, je ne pouvais m’empêcher de penser à la sensibilité dans le langage et à la figure des « Elégies de Duino » de Rainer Maria Rilke. Le terrestre, le temporel, le singulier, le visible, l’enchevêtrement de l’antique et du nouveau, l’intensité de la vie et de la création liées de manière indissociable à la mort…, « Cette transformation permanente des choses chères, visibles et tangibles, en vibration invisible, dans la sensibilité de notre nature. » **.

 

Par un après-midi ensoleillé de mai 2012, dans ce même jardin, dans une maison pleine de souvenirs, Marie Julia Bollansée racontait une performance avec du pain et du sel. Dans le Paris hivernal, nous pensions à la blancheur du sel de la terre, à la couleur du passage, de la transformation permanente, le prodrome de ce que le possible porte encore en soi: « White Matters! »

 

*Rainer Maria Rilke, neuvième Élégie, dans: Les élégies de Duino, Trad. Alain Zecchini, Ed. L’Harmattan, Paris, 2010, p.55

**Lettre à Hulewicz, Idem, p.106

 

 

 

 

 

 

 

« L’homme est la mesure de toute chose, de tout ce qui est, ce qui est, et de ce qui n’est pas, ce qui n’est pas. » (Protagoras)

 

 

Avec l’installation « White Matters » qui remplit tout l’espace, une primeur de l’exposition d’ouverture d’EVA STEYNEN.DEVIATION(S), Marie Julia Bollansée présente, pour la première fois, une grande installation tirée d’une sélection de performances vidéo de la série « to the Absent Audience ». Transportées par leurs sonorités externes, elles composent un choeur musical retenu, où présence et absence interagissent inextricablement.

 

Témoins silencieux et tangibles de la performance d’ouverture SALT + BREAD, des pains sont disposés en pentagramme autour du sel blanc. Par-là, Marie Julia Bollansée fait référence à Vitruve et à son système des proportions du corps humain. La mesure de l’homme, comme étalon de notre période technologique actuelle.

 

 

« L’Internet m’aide à communiquer avec The Absent Audience. Mon sac à dos contient les essentiels anciens. Je crois que je les montre sur les écrans d’aujourd’hui…. Je me sens un enfant de notre temps, avec des racines ! »

 

 

Les performances vidéo de Marie Julia Bollansée font montre d’une simplicité poétique. Elles surgissent d’une observation constante et d’une prise de conscience continue. Le moteur de son travail est à trouver dans cette sensibilité sans cesse en éveil avec laquelle elle affronte le monde. De cette expérience d’être là au monde, l’artiste tente à chaque fois de donner expression au fait d’être au monde en tant que présence, un « être là » en alerte. Rendre visible ce qui se cache sous la peau. Marie Julia Bollansée utilise son corps comme un porteur spatial. Le corps comme médiateur: traducteur.

 

A l’origine de chaque performance, on trouve à chaque fois, un objet ou un événement spécifique. Par un acte épuré, Marie Julia Bollansée crée un langage sculptural et imagé qui se condense dans la relation à cet objet spécifique. En s’appuyant sur cette force singulière, les dix performances vidéo de White Matters surgissent à la fois de la simultanéité et de la forme architecturale dans laquelle elles se découvrent, mouvement et forme, qui maintiennent à chaque performance la puissance de sa singularité.

 

Les couleurs jouent un rôle important dans l’oeuvre de Marie Julia Bollansée. La couleur n’est pas pour elle une qualité secondaire des choses, mais un être intemporel, avec une âme propre, un langage et un impact particuliers. Et dans cet intemporel, se trouve l’indéterminé, sorti d’un temps invisible et préalable, avant la parole. Les couleurs se laissent difficilement maîtriser. Le fait de les percevoir produit parfois une altérité intraduisible dans l’ordre humain. Elles sont comme de vieux archétypes, dont le silence dû à leur indétermination donne lieu au jeu insaisissable de l’imaginaire.

 

En se peignant la surface de la peau avec des pigments colorés, Marie Julia Bollansée souligne la sensitivité de cette frontière poreuse entre les mondes intérieur et extérieur. Car le monde visible, voir et être corps, tout ceci forme, dans les performances de Marie Julia Bollansée, une configuration inextricable. Elle rend tangible le caractère sensitif de la perception. Il n’y a pas de possibilité de voir sans le corps. Ce corps, elle le postule comme une vision intérieure de ce qui, à l’extérieur, est aussi à l’intérieur. L’observateur et l‘observé, la corrélation entre l’homme et le monde, entre le traducteur et le spectateur, reliés doublement l’un à l’autre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA PRÉSENCE INTÉRIEURE DE L’AUTRE, ABSENT.

 

Le spectateur absent complète, par sa présence, le travail de l’artiste. Dans « to the Absent Audience », présence et absence sont indissociablement liées. Marie Julia Bollansée joue continuellement avec les limites de la représentation dans l’acte visuel, car c’est à travers cette expérience du voir que se révèle justement la présence, manifeste, autant que cachée. Le visible se révèle en même temps qu’il se dissimule. La nature, ce qui précède le langage, se montre à nous sous un aspect hétérogène, inorganisé. L’agencement de la forme, comme la capacité de voir dans le mouvement quelque chose d’homogène et de structurant, est à chaque fois une perception qui a traversé les mailles du filet de la raison.

 

Les gestes lents et rituels des performances de Marie Julia Bollansée réclament un regard contemplatif qui permet à l’indicible de se révéler à nouveau sans se laisser appréhender. A travers ses performances, comme de « tout son être », Marie Julia Bollansée montre sa sensibilité pour ce qui vibre secrètement dans le monde que, de chaque côté, nous expérimentons. Par un jeu subtil de cache-cache, elle fait se rencontrer ces deux mondes. Elle crée un monde intermédiaire, un univers commun d’expérimentation de fils invisibles.

 

Cette alternance du montrer cacher, joue un rôle important dans le choix de la couleur blanche, thème sous-jacent de cette exposition. Chez Marie Julia Bollansée, le choix de la couleur se fait intuitivement au cours du processus de création. Couleur, forme et mouvement, apparaissent presque simultanément. A côté du bleu lapis lazuli et du rouge sang, le blanc est manifestement omniprésent. Non seulement dans le matériau, terrestre, avec lequel elle travaille, comme l’argile blanche ou le sel, mais aussi comme amplificateur de ce qui n’est pas visible.

 

Marie Julia Bollansée montre les choses telles qu’elles sont, elle re-met en mémoire ce devant quoi nous passons. Dans son oeuvre, le blanc est plus que la couleur la plus pâle, le blanc apparaît pour signifier le passage, le départ, la transformation. C’est un silence qui contient le possible: un néant. Tout comme dans le spectre optique, le blanc contient toutes les couleurs invisibles à la vue. C’est ainsi que l’artiste donne expression à la présence interne de l’autre, invisible. Présence et absence, vie et mort, lumière et ténèbres. Des thèmes qui percent à travers la surface de son oeuvre. Une transformation en devenir au cours de laquelle le solide et le fugace se rejoignent.

 

 

Eva Steynen, traduction Françoise Hivelin, Juin 2013, Anvers.

 

 

 

 

 

website Marie Julia Bollansée